L’Orient le Jour – « Je les aime tous, de Saint Augustin à Gide, même si j’ai un faible que je ne saurais cacher pour Flaubert »

L’Orient le Jour – « Je les aime tous, de Saint Augustin à Gide, même si j’ai un faible que je ne saurais cacher pour Flaubert »

Pierre Bergé sans Yves Saint Laurent. Pierre Bergé après YSL. Pierre Bergé et Pierre Bergé. L’homme de lettres, de mode, d’affaires, l’homme de presse, mécène, commandeur des Arts et des Lettres et commandeur de la Légion d’honneur, homme de tête et de cœur, se sépare de sa collection de livres rares. Sans états d’âme. L’âme légère. Complètement libérée. (Inoubliable) rencontre, à Paris, cet automne…

Premier étage du 5 rue Bonaparte. Dans cet hôtel particulier, autrefois habité par Manet, Troyat et le maréchal Lyautey, Pierre Bergé nous attend, presque serein, dans sa bibliothèque peuplée de centaines de livres précieux. Comme fondu dans ces beiges, ces sépias qui sentent le passé, son agenda chargé suspendu pour une heure sacrée. Dans l’ombre, comme il sait le faire, le bibliothécaire Michel Scognamillo, complice des choix et des décisions, veille au trésor. Noyé dans un silence que l’on craint presque d’interrompre, imposant tout comme l’est sa précieuse bibliothèque chargée de pièces désirées, épiées, attendues, repérées et acquises, le maître des lieux savoure les derniers instants qui le séparent du 11 décembre, date à laquelle 1 600 livres, partitions musicales et manuscrits précieux du XVe au XXe siècle seront proposés au cours d’une première vente aux enchères organisée à l’hôtel Drouot par Pierre Bergé & Associés, en collaboration avec Sotheby’s.

« J’ai l’âge que j’ai. 85 ans et pas d’héritiers », confie-t-il. « J’ai inventé une petite formule qui m’amuse : la vente publique, c’est comme la psychanalyse, il faut payer pour que ça marche. Plus on paye cher, plus on y accorde de l’importance, » poursuit Pierre Bergé, à la fois ferme et étrangement calme, les mains fines, savamment (dé)posées sur la table. Pour cet homme autoritaire, dont certaines colères résonnent encore dans les mémoires, qui a démarré comme coursier de livres à l’âge de 18 ans et qui, l’histoire se plaît à le dire, et il le confirme, a reçu un Jacques Prévert qui lui serait « tombé sur la tête », l’avenir était… écrit. « Il faut croire aux signes, même si, précise-t-il, j’aurais préféré Michaux ! Tant qu’à faire, j’aurais choisi un poète que j’aime particulièrement. »
En suivant les signes, et certaines étoiles, pas forcément filantes, amis, amants, mentors, parmi lesquels le peintre Bernard Buffet, Jean Cocteau, Jean Giono ou François Mitterrand, il y a eu Saint Laurent. Avec lui, Pierre Bergé a été l’autre sans qui rien n’aurait été possible. Celui qui aura su cadrer, autant que possible, l’autodestruction du couturier. Organiser son esprit égaré dans les nimbes de l’alcool et des drogues, tenter de contrôler l’incontrôlable, jusqu’à l’inévitable fracture : « Notre grande fusion fut interrompue par l’alcool et la drogue. Lorsque Yves est mort le 1er juin 2008, je savais depuis un an et demi qu’il allait mourir. Depuis plusieurs années, il n’était plus le personnage que j’avais connu. J’assume la fusion. J’assume le vécu, la séparation. J’étais moi-même préparé. J’avais le temps de réfléchir à beaucoup de choses. La vente aux enchères des meubles et des objets a été organisée un an avant sa mort. »

Autoportrait(s)
Depuis juillet, 60 ouvrages phares de la collection font l’objet d’une exposition itinérante qui a démarré à Monaco, pour passer par New York, Hong Kong, puis Londres, cette semaine. Un précieux catalogue de 476 pages a été mis en circulation depuis le 15 septembre, dans lequel le collectionneur, amoureux des livres et amoureux des mots, avoue dans la préface que « ce n’est pas facile de se séparer d’amis de plus de 40 ans. Et quels amis… Je les aime tous, de Saint Augustin à André Gide, même si j’ai un faible que je ne saurais cacher pour Flaubert. » Un faible aussi pour David Copperfield, « premier vrai livre, dit-il aussi, que j’ai lu quand j’avais neuf ans ». Sa bibliothèque, constituée durant toute une vie, par amour pour la lecture d’abord, pour les livres ensuite, est bien évidemment autobiographique. « J’ai envie qu’on dise : cette vente ne ressemble pas du tout aux autres ventes de bibliophiles. Les livres, je les aime. Cette bibliothèque est un autoportrait. Celui d’un lecteur et celui d’un bibliophile. Une autobiographie qui exprime mes choix et mes goûts. Même s’il y a des livres très chers et de grande valeur, je sais et je peux le dire, le texte est le même ; ce qui compte d’abord, c’est le texte. J’aime la littérature quand elle s’habille avec des habits resplendissants, ceux de la rareté. C’est pourquoi je suis devenu un collectionneur. Mais si je possède une collection de livres, c’est parce que j’aime lire. Et je lis des livres de poche ! »
L’importance de ce legs est aussi de « livrer » des trésors. Une forme d’immortalité. Ou d’éternité. « À mon âge, poursuit Pierre Bergé d’une voix basse, presque monocorde, on fait le point sur la vanité. Même si elle n’a jamais complètement disparu. Même si elle n’est jamais complètement absente. Il faut savoir guider sa vanité et se laisser entraîner par elle. Un jour quelqu’un dira que ce livre a appartenu à Pierre Bergé, après être passé entre d’autres mains. »

Le fruit de cette magnifique vente ira à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent. Située avenue Marceau, après une dernière exposition baptisée « Jacques Doucet – Yves Saint Laurent, vivre pour l’art », qui prend fin le 14 février 2016, elle fermera pour travaux, avant d’inaugurer en 2017 de nouvelles salles d’exposition autour du studio de création de l’artiste. Quant à Marrakech, « on boucle la boucle », outre le Jardin Majorelle qui attire 800 000 visiteurs par an et la maison transformée en musée berbère, « un acte à la fois politique et culturel », dotée de 600 objets, bijoux et parures, un musée YSL devrait également voir le jour en 2017 avec un auditorium de 130 places, une librairie, une boutique, ainsi qu’une bibliothèque de livres andalous, arabes et berbères.
« Je suis un homme impatient, mais un collectionneur patient », conclut Pierre Bergé. Et pourtant, il a consacré une heure à L’Orient-Le Jour. De pur bonheur.

 

Pièces choisies dans la bibliothèque de Pierre Bergé

7094

« Comedies, Histories and Tragedies »
de William Shakespeare (1664).

7105

« La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France »
de Blaise Cendrars (1913).

7104

«Le Docteur Pascal» d’Émile Zola.
Exemplaire portant un envoi de l’écrivain à Jeanne Rozerot (1893).

7134

«Fables choisies», mises en vers,
de Jean de La Fontaine (Paris, 1668).

 

Les Confessions de Saint Augustin, publiées à Strasbourg (1470).
La Divine comédie de Dante, imprimée à Brescia en 1487.
Essais de Montaigne, imprimés à Bordeaux en 1580.
Works de Shakespeare (1664).
Les Journées de Florbelle du marquis de Sade, seul exemplaire rescapé de l’autodafé de l’écrivain (1807).
David Copperfield, l’exemplaire personnel de Charles Dickens (1850).
Madame Bovary de Flaubert, édition originale offerte à Victor Hugo en 1857.
L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, qui contient des notes autographes, des plans et des scénarios (1870).
La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France de Blaise Cendrars (1913).
Manuscrit de Nadja, d’André Breton (1928).

Propos sur…

7092

Photo C.H.

 

LE QUOTIDIEN LE MONDE, dont il est actionnaire majoritaire depuis 2010 : « Je le lis depuis sa création. C’est un bien commun. C’est quand même un journal du bon côté, centre gauche. Et je n’ai aucun problème à le critiquer, quand il le faut. »

LE SIDACTION  « C’est une chose qui me tient à cœur. Je suis sur la route du sida depuis 1982. Vous êtes pris entre deux axes: le premier qui consiste à rassurer les gens et les malades. Mais, en même temps, on les
démobilise. C’est très compliqué, presque impossible, de voir ce qu’est devenue cette maladie aujourd’hui. »

LA MODE  « Je pense qu’il y a un grand malentendu sur la mode. Il n’a fait que grandir et s’accentuer avec les ans. Ça s’aggrave… Les couturiers croient qu’ils sont des artistes et font des œuvres d’art. C’est grave. Ils peuvent avoir une grande influence sociale, comme Yves Saint Laurent. Les hommes de la mode, ce ne sont pas du tout les fashion designer, un mot que je n’ai jamais utilisé en 40 ans. »

LES DEUX FILMS  consacrés à la relation entre Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, Yves Saint Laurent de Jalil Lespert et Saint Laurent de Bertand Bonello : « J’ai l’impression que c’est quelqu’un d’autre. Ce n’est pas moi, ce n’est pas ça. Même si le premier est mieux que l’autre, ils sont bourrés d’erreurs. Ça ne m’enlève rien, ça ne m’apporte rien. »

L’AVENIR  «Le grand art, c’est de durer. »

 

(Petite) chronologie…

7097

L’affiche du magnifique film de Pierre Thorretton sorti en 2010.

1930 – Pierre Bergé naît à l’île d’Oléron, d’une mère institutrice et d’un père fonctionnaire des Finances.
1948 – Il arrive à Paris et devient marchand de livres en éditions originales. Il fréquentera Mac Orlan, Cocteau, Aragon, Camus, Sartre, Breton.
1958 – Rencontre Yves Saint Laurent.
1961 – Création avec Yves Saint Laurent de la maison de couture Yves Saint Laurent, dont il assure la gestion jusqu’en 2002.
1974 – Yves Saint Laurent et Pierre Bergé installent la maison de couture au 5, avenue Marceau, à Paris.
1980 – Pierre Bergé et Yves Saint Laurent rachètent le Jardin Majorelle à Marrakech.
1986 – Création de l’Institut français de la mode, dont il assure toujours la présidence.
1988 – Pierre Bergé est nommé président de l’Opéra national de Paris, poste qu’il conserve jusqu’en 1994, avant d’en devenir président d’honneur.
1990 – Création, avec Jacques Rosselin, de Courrier international.
1994 – Création, avec Line Renaud, d’Ensemble contre le sida, qui prendra ensuite le nom de Sidaction, dont l’argent collecté est destiné à la recherche et à l’aide aux malades, et dont il assure la présidence.
1995 – Création du magazine gay Têtu.
2001 – Création de la maison de vente Pierre Bergé & Associés, présente à Paris et Bruxelles. Nommé grand mécène des arts et de la culture.
2008 – Décès d’Yves Saint Laurent.
2009 – Vente de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé au Grand Palais. Elle rapporte 373,9 millions d’euros, destinés en partie à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent et à la recherche contre le sida.
2010 – La Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent organise une grande rétrospective de l’œuvre d’Yves Saint Laurent, présentée au Petit Palais à Paris, et dont l’itinérance est prévue à travers le monde.

Ses publications…
Liberté, j’écris ton nom, Grasset, 1991
Inventaire Mitterrand, Stock, 2001
Les jours s’en vont, je demeure, Gallimard, 2003
Album Cocteau, biographie et iconographie, La Pléiade, Gallimard, 2006
L’Art de la préface, Gallimard, 2008
Lettres à Yves, Gallimard, 2010
Yves Saint Laurent, Une passion marocaine, La Martinière, 2010.

 

L’Orient le jour | Carla HENOUD | 05/11/2015